« Il y a bien longtemps que j’attendais ce rendez-vous avec le public français. Si j’ai survécu à plus de vingt années de rudes épreuves, je le dois entre autres à la volonté farouche de rentrer un jour en France pour raconter ce que j’ai vu et appris au Goulag.

Qu'elle était belle cette utopie ! Qu’elle était belle cette utopie !« (...) Au cours de mes vingt-quatre années de Goulag, j’interrogerai des milliers de codétenus – des Russes, des Ukrainiens, des Tatares, des Bouriates, et j’en passe. Des ouvriers, des paysans, des militaires, des fonctionnaires, des apparatchiks, des professeurs… J’entendrai des récits auxquels j’aurai du mal à croire. Ces milliers de témoignages, venus de tous les coins de cet immense empire, finissent par former un tableau terrible.

JPEG - 42.3 ko Fragments de viesPeu à peu, je prends conscience que les idéaux communistes, si séduisants, sont en fait des illusions irréalisables. Que ceux qui s’entêtent à les « réaliser » doivent inévitablement recourir au mensonge, ce qui implique obligatoirement la censure, donc l’instauration d’une terreur d’Etat. Dès les premières années, l’Union soviétique s’est transformée en un immense « village de Potemkine », un décor trompeur dissimulant des océans de boue et de sang. Le premier Etat paysan et ouvrier du monde, l’espoir de tant de belles âmes, était en fait le pays du mensonge total. Plutôt que de prendre le parti du peuple trompé et opprimé, ces « belles âmes » ont préféré, pour sauver leurs chères illusions, le parti de la bureaucratie soviétique. Et dire que moi, j’avais consacré toutes mes forces à faire triompher ce régime, non moins abject que celui des nazis, mais certainement beaucoup plus hypocrite, et qui a duré six fois plus longtemps, contaminant presque tous les continents. Au bout du compte, si l’on considère les millions de victimes des deux régimes, y a-t-il vraiment une différence entre le « sale collabo » des nazis et celui qui, en Occident, fermant délibérément les yeux, a soutenu le régime soviétique ?

(…) Il y a soixante-dix ans, je me suis engagé corps et âme dans le mouvement communiste, sincèrement persuadé de défendre la cause de la justice sociale à laquelle je suis toujours attaché. Ayons le courage de le reconnaître : je me suis fourvoyé. Et il est de mon devoir de mettre en garde les honnêtes gens : « Attention ! Ne vous engagez pas sur cette voie qui aboutit fatalement à une catastrophe économique, sociale, politique, culturelle, écologique… »

Peut-être que, sans mes années de Goulag, j’aurais eu du mal à le comprendre. »

Paris 1995